Quand le patrimoine nous habite : attachement, création, réinvention
Le patrimoine ne se limite pas à un ensemble d’objets, de monuments ou de traditions figées dans le temps. Il prend sens pour chacun d’entre nous lorsqu’il s’encastre dans nos valeurs, dans les attachements subjectifs qu’il suscite et dans les réinventions quotidiennes qu’il permet. Ce processus d’existentialisation du patrimoine renvoit à la manière dont chacun établit une relation singulière avec son environnement patrimonial. Il ne s’agit pas seulement d’une consommation passive, mais d’un travail d’appropriation, qui mobilise une dimension poïétique (créative) et un bricolage identitaire et matériel.
1. L’attachement au patrimoine : un ancrage dans l’expérience vécue
Le patrimoine local ne fait pas seulement l’objet d’un classement ou d’une protection administrative. Il se construit dans l’expérience sensible et les attachements individuels. Comme je l’ai montré dans mes propres travaux sur l’habiter en grand ensemble (L’art d’habiter un grand ensemble HLM, 2006), l’espace architectural n’est jamais perçu de manière neutre : il est traversé par des émotions, des souvenirs et des pratiques d’appropriation. Ce constat s’applique pleinement au patrimoine, qu’il soit bâti, naturel ou immatériel.
L’attachement patrimonial repose sur une relation existentielle, qui fait du patrimoine un repère identitaire pour chacun d’entre nous. Nos rapports aux lieux et aux objets patrimoniaux sont façonnés par nos trajectoires individuelles. Pour certains, une église de village ne représente qu’un élément du paysage . Pour d’autres, elle incarne une mémoire collective et des moments de sociabilité. Comme le souligne Maurice Halbwachs (La mémoire collective, 1950), les objets et lieux patrimoniaux fonctionnent comme des supports matériels d’une mémoire partagée.
L’existentialisation du patrimoine, dans ce contexte, désigne la manière dont les individus projettent leurs affects, leurs valeurs et leurs souvenirs sur des éléments patrimoniaux. Ce processus est dynamique et évolutif : il ne s’agit pas simplement de conserver, mais d’investir affectivement le patrimoine, de le faire vivre à travers des pratiques individuelles et collectives.
2. La poïétique du patrimoine : créer, réinventer, réécrire
La poïétique, concept développé par Paul Valéry dans ses essais rassemblés dans Variété (1944), désigne le processus de création et de transformation des œuvres culturelles. Appliquée au patrimoine, elle met en évidence que le patrimoine ne se réduit pas à un état figé, mais qu’il est sans cesse réinterprété et réactualisé.
Dans mes recherches sur l’habiter et l’appropriation des espaces, j’ai observé que les habitants bricolent et transforcent leur environnement quotidien pour le mettre à leur main. Cette logique s’applique également au patrimoine, qui fait l’objet d’une réinvention continue. Un bâtiment patrimonial restauré ne redevient jamais exactement ce qu’il était : il est transformé par les usages contemporains, par les regards nouveaux qui se posent sur lui, et par les discours qui l’entourent.
La poïétique du patrimoine signifie ainsi que chaque génération réécrit son rapport au passé, en fonction de ses propres sensibilités et enjeux. Ce phénomène est particulièrement visible dans les débats sur la patrimonialisation des architectures industrielles ou des habitats populaires, longtemps exclus des catégories patrimoniales légitimes. La reconnaissance patrimoniale de ces espaces est le fruit d’une redéfinition culturelle et politique, où le regard porté sur ces lieux évolue en fonction des mutations sociales mais aussi des parcours collectifs et individuels.
3. Le bricolage patrimonial : entre détournement et réappropriation
Le bricolage, tel que défini par Claude Lévi-Strauss (La Pensée sauvage, 1962), est une manière d’agir “avec les moyens du bord”, de détourner et de réagencer des éléments existants. Notre rapport au patrimoine est fondamentalement bricolé : il ne repose pas uniquement sur des démarches institutionnelles de conservation, mais aussi sur des appropriations spontanées, des usages inattendus et des réinventions locales.
Dans mes propres travaux sur l’habitat et la relation aux objets, j’ai montré que les individus ne se contentent pas d’habiter un lieu, ils le transforment par des appellations détournées, des gestes quotidiens… Il en va de même pour le patrimoine : des pratiques informelles, souvent invisibles dans les politiques patrimoniales officielles, contribuent à faire vivre et évoluer le patrimoine.
Le bricolage patrimonial prend plusieurs formes :
La réinterprétation locale du patrimoine : les habitants investissent certains lieux patrimoniaux en leur attribuant des significations nouvelles, parfois éloignées des discours institutionnels.
L’usage détourné des objets patrimoniaux : des éléments architecturaux ou mobiliers anciens trouvent de nouvelles fonctions au gré des usages domestiques ou artistiques.
L’actualisation du patrimoine immatériel : des traditions et des récits locaux sont perpétués en étant adaptés aux contextes contemporains.
Ce bricolage est un levier d’appropriation collective, qui permet de dépasser une vision figée du patrimoine pour en faire un espace vivant, en constante transformation.
En guise de conclusion : vers une patrimonialisation existentielle et active
L’existentialisation du patrimoine permet de dépasser une vision purement conservatrice pour reconnaître l’attachement personnel, la créativité et la réinvention qui nourrissent notre relation au patrimoine. Plutôt que d’être uniquement un objet de protection, le patrimoine est un espace d’expérience, d’expression et de transformation.
Reconnaître cette dimension implique de repenser les politiques patrimoniales :
Intégrer les attachements subjectifs aux démarches de patrimonialisation.
Valoriser les pratiques poïétiques et les réinterprétations contemporaines du patrimoine.
Encourager les formes de bricolage et d’appropriation, qui permettent aux individus et aux communautés de faire leur propre patrimoine.
Le patrimoine ne vit que s’il est habité, investi et réinventé. C’est dans cette capacité à faire sens pour chacun, en s’encastrant dans nos valeurs et nos usages, qu’il trouve sa véritable pérennité.
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Références
Denis La Mache, L’art d’habiter un grand ensemble HLM, L’Harmattan, 2006.
Maurice Halbwachs, La mémoire collective, Presses Universitaires de France, 1950.
Paul Valéry, Variété V, Gallimard, 1944.
Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Plon, 1962.